08 janvier 2012

Homélie de L'abbé de Tanouarn - Orléans, 7 janvier 2012

La date de naissance de Jeanne d’Arc est traditionnellement placée au 6 janvier 1412, il y a juste six siècles. Ajoutons que Péguy, le plus grand héraut de Jeanne à travers les temps est né le 7 janvier 1873, à Orléans. On peut voir sa maison natale rue de Bourgogne à quelques centaines de mètres de cette cathédrale. Y a-t-il un esprit du calendrier ? Je trouve que la coïncidence est belle et, en ce 7 janvier 2012, nous en héritons. Tout à l’heure Yves Avril nous parlera de Jeanne, de Péguy et de leur espérance commune.

Quelle est cette espérance ? On a trop tendance à s’imaginer l’espérance comme une vertu passive, simple capacité à attendre ce que la Providence nous aura ménagé. Le paradoxe de Jeanne d’Arc, c’est qu’elle est à la fois le signe historique de cette attente et sans doute le personnage historique qui aura le plus détesté attendre. Toute sa carrière, ses hauts faits, ses faits d’arme elle les doit à son refus du statu quo, à son dynamisme, à son élan.  Devant Troyes, par exemple, la ville où a été signé il n’y a pas vingt ans le honteux traité, son gentil Dauphin tergiverse. Elle fait irruption dans son conseil pour lui signifier qu’il faut attaquer. Et elle-même n’attend pas son accord pour dire à ses hommes : « aux fagots ! Aux fagots ».  La ville sera prise dans cet élan.

Mais d’où vient cet élan ? De ses voix, de l’assurance qu’elle en a reçu. « Va, Va, fille Dé, Dieu t’aidera ». Nous ne savons pas quel fut le colloque de Jeanne avec ses voix. Mais dans ce qu’elle en dit à ses juges, on comprend que très souvent, loin de lui imposer telle ou telle forme d’avenir, ces voix, infiniment respectueuses du tempérament originel de Jeanne, ne lui annoncent rien de façon précise. Il n’y a que dans certaines circonstances bien particulières qu’on a l’impression d’une prescience véritablement divine. Ainsi, avant de monter sur Orléans, l’affaire de son épée dont il est question dans le procès à charge. Nous n’avons aucune raison de douter des circonstances qui sont décrites par les ennemis de Jeanne, qui voient dans ce symbole un sortilège. En passant près de Sainte Catherine de Fierbois, elle envoie chercher cette épée, d’une manière pour le moins originale, inspirée,  en demandant de creuser derrière le chœur de l’église. Ce qui fut fait. On découvrit l’épée à quelque profondeur. Et on la lui rapporta immédiatement : c’était une belle épée qui n’avait qu’à peine servi. Pourquoi cette épée ? Pourquoi là ? A Sainte Catherine de Fierbois, Charles Martel passait pour avoir offert l’épée avec laquelle il avait fait reculer les Maures. C’est cette épée que Jeanne, mue par une étrange prescience a envoyé chercher. Avec cette épée, elle va combattre, sans jamais tuer, elle va donner des grands coups du plat de cette épée, pour disperser l’adversaire. Le fait est symbolique de toute sa mission, mais, cela dit, cette mission elle la remplit sans autre assistance apparente. Elle n’est absolument pas invulnérable. Ce n’est pas superwoman. A Orléans, elle sera blessée, comme plus tard devant Paris, Porte Saint Honoré.




Ainsi en est-il aussi de la prison, qu’elle craint tant. Ses voix l’ont prévenue qu’elle serait prise. Cela ne diminue pas son enthousiasme ni sa vaillance. Jusqu’au bout elle prendra tous les risques, toujours devant quand il s’agit d’attaquer, elle est la première à poser l’échelle contre le mur de la redoute qu’elle a décidée d’emporter. Et quand il faut défendre, couvrir, elle est toujours la dernière, dans le plus pur esprit de la chevalerie, comme ce »la est raconté dans la Chanson de Roland. C’est ainsi d’ailleurs qu’elle sera prise devant Compiègne, par la trahison de Guillaume de Flavy, qui fait baisser la herse avant qu’elle ait pu rejoindre la ville, alors que ses hommes, eux, ont eu le temps de rentrer à l’intérieur de Compiègne.

Ce qu’elle sait – oh ! Ce n’est pas compliqué ! elle le dit roidement à ses juges - c’est qu’elle doit, toujours et partout « s’en remettre .à Notre Seigneur ». C’est en lui et c’est pour lui qu’elle agit. Elle n’a pas d’autre garant, pas d’autre garantie. Jusqu’au dernier moment de son procès, elle croit à une possible délivrance : « Je m’en attends à Notre Seigneur ». Comme le dira Charles Péguy, admiratif, « la plupart du temps, hormis dans telle circonstance marquée par Dieu, elle mène un combat, elle poursuit une mission surnaturelle avec des moyens purement naturels ».

Sa vie de soldat est une vie ordinaire. Dans un premier temps, son dauphin aux abois lui confiera les derniers moyens dont il dispose pour aller « délivrer Orléans ». Ensuite, il ne lui donnera rien. Elle groupe autour d’elle quelques mercenaires piémontais et elle tentera, avec des fortunes diverses, des coups de force ici et là, toujours attaquant.

Ce qui est admirable au fond chez Jeanne, c’est que sa science de prophétesse, elle va toujours et immédiatement se transformer en action. Et cela nous ramène à l’Epiphanie que nous célébrons.

Les Mages, disciples de Zoroastre, savants personnages venus d’Iran, ont eux aussi cette science qui se tourne en action. Le refrain de cette messe, dans le propre grégorien, c’est leur parole à Hérode : Vidimus et venimus. Nous avons vu et nous sommes venus. Nous avons vu son étoile en Orient et nous ne nous sommes pas contentés de voir et de chercher tous les renseignements de loin sur ce phénomène astrologique non répertorié. Nous savions qu’il devait se passer quelque chose en Palestine qu’un roi devait venir qu’un enfant du miracle devait naître. Les prophètes l’avaient annoncé à tous. Nous ne savions pas qui il était. Nous ne savions pas ce que nous allions trouver. Eh bien ! Nous sommes venus pour l’apprendre.

Jeanne d’Arc est de la race spirituelle des mages. Elle n’est pas comme toutes ces prophétesses et toutes ces devineresses – cette Catherine de La Rochelle par exemple - qui se contentent d’annoncer bonnes ou mauvaises nouvelles sur l’air horripilant d’un « Je vous l’avais bien dit ». Elle aussi, elle est venue. Elle est venue sur les champs de bataille. En quelques semaines, entre Orléans et Patay, elle a changé le visage d’une guerre déjà presque centenaire. Son message est une action. Sa science est une action. On pourrait dire d’elle ou plutôt lui faire dire : « J’ai vu, je suis venu, j’ai vaincu ». C’est en quoi elle a trouvé grâce devant Dieu - par son action : « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur ! Seigneur ! qui entreront dans le Royaume de Dieu, mais ceux qui font la volonté du Père ».

Face aux Mages, il y en a un autre dont la science se tourne en action, mais celui-là il n’a pas la pureté de cœur des astronomes de Chaldée. Il ne vient pas pour s’adorer, pour s’humilier, pour s’anéantir. Il ne supporte pas cette perspective. Son action est pathologiquement liée à son ego. Je veux parler de ce petit despote oriental qui a nom Hérode. A l’heure où commence notre histoire, sa réputation n’est plus à faire.. Il a tué quelques uns de ses propres enfants pour leur ôter l’envie de lui succéder. Il entend parler de « ce roi des Juifs qui vient de naître ». Il ne lui en faut pas davantage pour mettre en route la machine à tuer, qui va aboutir à l’élimination de tous les enfants de Bethléem. Lui aussi, il a entendu de la bouche des sages d’Israël a lecture du Prophète Michée : Et toi Bethléem, terre de Judas, tu n’es pas la moindre parmi les principautés de Judas car de toi va naître un fils qui sera le berger d’Israël mon fils ».

Jeanne aussi a eu son Hérode. Il s’appelait Cauchon, Pierre Cauchon. Passionné par le pouvoir, cet ancien chancelier de la Sorbonne, devenu évêque de Beauvais, avait de lui-même revendiqué l’honneur de juger et de condamner Jeanne. Elle ne s’y est pas trompé et le marqua pour les siècles des siècles de cette terrible sentence : « Evêque, c’est par toi que je meurs ». Qu’a fait Cauchon ? Il a  contribué à maquiller un procès politique en procès religieux. Sur le plan religieux,  il avait déclaré Jeanne hérétique, relapse, à brûler. Mais il était tellement peu convaincu de sa culpabilité réelle, que de guerre lasse, à la fin des fins, alors que sa condamnation est prononcée, il l’autorise à se confesser et à communier. Etrange condescendance envers une « hérétique ». Etrange hommage du vice à la vertu ! Pourquoi tant de cynisme chez cet évêque ? Il savait bien que son procès religieux ce « beau procès » qu’il avait appelé de ses vœux ne tenait pas la route. Mais il lui importait de voler au secours de la victoire anglaise. Le petit roi Henri VI devait devenir le roi de France. C’était écrit. Le sort des armes en avait décidé ainsi. Cauchon représente ce Pouvoir intellectuel que stigmatise Péguy au XXème siècle, toujours du côté du manche. Pour lui, la justice ne pèse rien. Il la reconnaît comme malgré lui en autorisant Jeanne à communier. Mais cette justice il ne veut pas la servir. C’est lui-même, c’est sa carrière, qu’il sert. Il devra d’ailleurs s’exiler, il ira poursuivre cette carrière en Angleterre lorsque les mêmes armes dont il avait passionnément suivi le premier verdict, auront donné tort finalement à la cause qu’il avait embrassé.

Face à tous les Cauchons, face à tous les Hérode, Jeanne représente la résistance spirituelle. Pas politique. Pas nationaliste d’abord. Non : spirituelle. Dans les grandes crises, dans la crise sociale sans précédent que traversait un Royaume livré aux écorcheurs et aux grandes compagnies, c’est le spirituel qui décide de l’issue bonne ou mauvaise de la conjoncture. « Tous ceux qui guerroient au sainct Royaume de France, guerroient contre le Roi Jésus » écrit-elle au Duc de Bourgogne le 17 juillet 1429. C’est cette certitude qui l’anime, cette certitude spirituelle qu’elle fera triompher. Elle est comme le jeune David dans la Bible, décochant une pierre contre le géant Goliath et obtenant la victoire, parce qu’il n’en a pas douté.

Il faut que nous ayons aujourd’hui la foi de David et la foi de Jeanne, la foi des mages qui sont venus de loin. Il faut qu’au lieu de douter de la victoire de la sainte Eglise, dans un monde matérialisé, nous sachions l’anticiper contre toutes les apparences, qui sont trompeuses. Au lieu de douter de notre foi, il faut que nous soyons les hérauts tranquilles de la contestation chrétienne. Au lieu de collaborer avec le monde, avec les Hérodes, avec les Cauchons de ce monde, parce qu’au plus intime de nous mêmes nous serions acquis à leur victoire, il faut que nous nous laissions gagner par l’enthousiasme de Jeanne et que nous disions, comme elle l’a dit à Charles VII, non pas comme un  voeux, non pas comme un souhait, mais comme une réalité : Dominus nobiscum. Dieu est avec nous. « Dieu a eu pitié de vous, de votre Royaume et de votre peuple » comme dit Jeanne à Charles VII.

Il faut qu’avec Jeanne nous soyons capables de cette prodigieuse anticipation de la victoire que seule autorise une foi pure. Un Péguy, dans son engagement par la plume, dans son engagement au combat, vivait de cette espérance. C’est ici, à Orléans, la ville de Jeanne, que cette espérance l’avait définitivement conquis. Laissons nous conquérir à notre tour par l’espérance de Jeanne !

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